1. LES TEMPS FORTS
Entre retours très attendus, nouvelles voix prometteuses, scénographies immersives et collections acclamées, cette saison a été rythmée par des moments forts qui ont marqué le calendrier.
Le conte PILLINGS
Déjà reconnu pour sa poésie et son approche singulière de la maille, Ryota Murakami était sous les projecteurs depuis que son label, PILLINGS, a intégré la liste des demi-finalistes du prix LVMH. L’annonce de son défilé au calendrier avait attisé la curiosité, renforçant l’attente du public et faisant peser une pression supplémentaire sur ses épaules. Mais Murakami l’a dissipée avec aisance, en restant fidèle à son essence.
Au Shinagawa Intercity Hall, sous un plafond de 61 luminaires évoquant un piano à queue, il a exploré une décennie de création pour redéfinir les classiques de sa marque. Sans céder à la nostalgie, il a poussé ses recherches techniques avec des mailles volontairement rétrécies, presque indomptables, instillant une étrangeté troublante, comme tirée d’un conte à la beauté inquiétante.
Sa collection évoquait un grenier rempli de vestiges oubliés : cardigans froissés, tissus mités, détails fongiques, ourlets débordant du bord des jupes comme fatigués par le temps, chaussettes poussiéreuses abandonnées sur une robe, boursouflures surréalistes. Un champ lexical de la décrépitude qui pourrait rebuter, mais chez Murakami, il devient invitation à l’onirisme, à une fascination étrange, portée par une charge émotionnelle tangible.
Paul Smith, l’ami de Tokyo
L’amour de Paul Smith pour le Japon n’est un secret pour personne. Depuis les années 80, le designer a multiplié les voyages dans l’archipel et avait même intitulé son défilé SS12 I LOVE JAPAN. Il n’était donc pas surprenant de le voir présenter sa collection AW 2025 dans le pavillon Hyokeikan du Musée national de Tokyo, à Ueno, dans le cadre du projet by R, une initiative de Rakuten soutenant les marques de mode japonaises.
D’abord dévoilée en janvier à Paris sous forme d’une collection masculine, la ligne s’est enrichie pour inclure des pièces féminines. Inspiré par la photographie, le show s’est ouvert sur une atmosphère sombre, rappelant une chambre noire, avant de s’illuminer pour révéler les silhouettes. Paul Smith s’est inspiré des maîtres de la photographie du XXe siècle – Saul Leiter, David Bailey, Terence Donovan, William Eggleston – mais ce sont les clichés floraux de son père, Harold B. Smith, lui-même photographe, qui ont inspiré les prints de la collection. Une collection maîtrisée, faisant preuve d’une élégance espiègle, d’une décontraction et d’une légèreté en parfaite adéquation avec le retour du printemps à Tokyo.
Fast and Furious version KAMIYA
Pour cette quatrième saison consécutive sur le calendrier officiel, Koji Kamiya confirme son rôle de showrunner incontournable, rendant ses défilés et collections inoubliables. Le défilé s’est tenu sur le City Circuit Tokyo Bay, un circuit habituellement dédié au karting. Les modèles ont défilé sur cette piste sinueuse, vêtus des nouvelles créations inspirées du livre Messengers Style de Philippe Bialobo, publié aux éditions Assouline en 2000. Ce livre documente l’univers des coursiers à vélo, leur style décrit comme “fast, furious, athletic, stylish”. Ces cyclistes new-yorkais filaient à toute allure sur des track bikes sans freins, une énergie que Kamiya associe à son propre univers créatif.
Protégé de Mihara Yasuhiro, Kamiya continue d’explorer un style grunge et la nostalgie des années 90 avec constance et talent. Sa force réside dans sa capacité à incarner ses vêtements, leur donnant une patine authentique, comme s’il s’agissait des vêtements usés d’un grand frère imaginaire. Pour le final, il a offert un “hero shot” digne d’une grosse production hollywoodienne : un nuage de fumée enveloppant la piste, sur laquelle les mannequins conduisaient des BMX, lowriders ou cruisers aux styles flamboyants. Le temps d’un instant, on avait l’impression de faire partie de sa bande.
Les souvenirs de KEISUKEYOSHIDA
La collection automne-hiver de Keisuke Yoshida marquait le 10e anniversaire de la marque. Il nous a invités au Rosa Kaikan, dans le quartier d’Ikebukuro, un lieu chargé d’histoire, mais aussi un refuge de son enfance. Ce bâtiment emblématique de briques roses, ancien cinéma “Cinéma Rosa” fondé en 1946, a été transformé en complexe de divertissement en 1968. Le premier étage abrite une salle d’arcade rétro, un capharnaüm de jingles de jeux vidéo, de musique répétitive et d’exclamations de joueurs. C’est ici que Yoshida venait tromper sa solitude lorsqu’il était enfant, dans ce quartier qui l’a vu grandir.
Cette saison, le designer nous a invités dans sa psyché, explorant le sentiment de solitude qu’il porte depuis l’enfance et dessinant les contours d’une figure maternelle imaginaire. La collection oscille entre une rigueur glaciale et un sentiment de relâchement et de douceur apaisante. Sous l’indifférence totale des habitués de la salle d’arcade, absorbés par leurs jeux, les mannequins déambulaient lentement, faisant claquer leurs stilettos dans le brouhaha électronique. Le contraste entre cette réalité overstimulante et la vision sophistiquée de la femme KEISUKEYOSHIDA a créé une tension et un espace de friction saisissants.
CHIKA KISADA nous a mis la fièvre
Rendez-vous à la GARDEN Shinkiba FACTORY, un entrepôt industriel situé dans la baie de Tokyo. L’ambiance étouffante avant même que le show ne commence annonçait déjà la couleur : une pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, légèrement éclairée par une lueur rouge inquiétante. Soudain, alors que nos yeux commençaient à s’habituer à l’obscurité, une intense lumière froide illumina le podium, tandis que la musique EBM, typique des clubs, percutait l’air, faisant sursauter quelques spectateurs. En une cadence effrénée, 27 looks se sont enchaînés, les mannequins échevelés martelant le sol avec agressivité, épaules en avant et regards intimidants.
Chika Kisada, ancienne danseuse de ballet, a magnifiquement su hybridé son univers classique avec celui des clubs des années 90, tout en dévoilant une collaboration inattendue avec Barbie. “You can be anything”, rappelait Kisada, s’inspirant du slogan iconique de la marque de jouets. À travers cette déclaration, elle nous invite à voir la féminité sous toutes ses facettes : de l’élégance sage et romantique à la séduction audacieuse, de l’attitude rebelle à la puissance presque démoniaque. La collection nous rappelle que la féminité est multiple, qu’elle peut être tout cela à la fois, et qu’aucune limite n’est imposée lorsqu’il s’agit de s’exprimer pleinement.
Premiers pas de TAMME
La Fashion Week a clôturé son calendrier officiel avec le premier défilé de TAMME, un jeune label fondé en 2021 par Tatsuya Tamada, ancien patronnier pour la ligne homme de SACAI. La collection a été présentée au 4e étage du TODA BUILDINGS, dans le quartier de Kyobashi, l’un des plus anciens quartiers commerçants de la ville. Le décor du défilé évoquait une rue nocturne éclairée par des réverbères, avec un public installé sur une structure métallique rappelant un échafaudage urbain.
Tamada nous a offert sa vision de notre époque : faite de libertés, de contraintes, d’incertitudes et de paradoxes, à la fois beaux, maladroits et profondément humains. Cette vision s’est traduite par une versatilité affirmée : des pièces ajustables, une palette discrète mais accessible, des cravates oscillant entre l’élégance des financiers de Wall Street, le bohème et le bondage, et un savoir-faire du tailoring mêlant formalisme et décontraction.
Si ces hybridations rappellent inévitablement SACAI, Tamada a su montrer sa singularité, et on a hâte de voir son identité propre s’affirmer au fil des saisons à venir.