KAMIYA FW25 (photo © Kota Kitagawa)

Vous pensiez qu’après Paris le fashion month était terminé ? C’était sans compter la Rakuten Fashion Week Tokyo Fall-Winter 2025 qui vient de s’achever. De l’onirisme de PILLINGS au boyhood flamboyant de KAMIYA, en passant par la visite de Paul Smith et les innovations technologiques d’HIDESIGN, retour sur une édition loin d’être à la traîne.

1. LES TEMPS FORTS

 

Entre retours très attendus, nouvelles voix prometteuses, scénographies immersives et collections acclamées, cette saison a été rythmée par des moments forts qui ont marqué le calendrier.

Pillings FW25

Le conte PILLINGS
Déjà reconnu pour sa poésie et son approche singulière de la maille, Ryota Murakami était sous les projecteurs depuis que son label, PILLINGS, a intégré la liste des demi-finalistes du prix LVMH. L’annonce de son défilé au calendrier avait attisé la curiosité, renforçant l’attente du public et faisant peser une pression supplémentaire sur ses épaules. Mais Murakami l’a dissipée avec aisance, en restant fidèle à son essence.

Au Shinagawa Intercity Hall, sous un plafond de 61 luminaires évoquant un piano à queue, il a exploré une décennie de création pour redéfinir les classiques de sa marque. Sans céder à la nostalgie, il a poussé ses recherches techniques avec des mailles volontairement rétrécies, presque indomptables, instillant une étrangeté troublante, comme tirée d’un conte à la beauté inquiétante.

Sa collection évoquait un grenier rempli de vestiges oubliés : cardigans froissés, tissus mités, détails fongiques, ourlets débordant du bord des jupes comme fatigués par le temps, chaussettes poussiéreuses abandonnées sur une robe, boursouflures surréalistes. Un champ lexical de la décrépitude qui pourrait rebuter, mais chez Murakami, il devient invitation à l’onirisme, à une fascination étrange, portée par une charge émotionnelle tangible.

Paul Smith FW25

Paul Smith, l’ami de Tokyo
L’amour de Paul Smith pour le Japon n’est un secret pour personne. Depuis les années 80, le designer a multiplié les voyages dans l’archipel et avait même intitulé son défilé SS12 I LOVE JAPAN. Il n’était donc pas surprenant de le voir présenter sa collection AW 2025 dans le pavillon Hyokeikan du Musée national de Tokyo, à Ueno, dans le cadre du projet by R, une initiative de Rakuten soutenant les marques de mode japonaises.

D’abord dévoilée en janvier à Paris sous forme d’une collection masculine, la ligne s’est enrichie pour inclure des pièces féminines. Inspiré par la photographie, le show s’est ouvert sur une atmosphère sombre, rappelant une chambre noire, avant de s’illuminer pour révéler les silhouettes. Paul Smith s’est inspiré des maîtres de la photographie du XXe siècle – Saul Leiter, David Bailey, Terence Donovan, William Eggleston – mais ce sont les clichés floraux de son père, Harold B. Smith, lui-même photographe, qui ont inspiré les prints de la collection. Une collection maîtrisée, faisant preuve d’une élégance espiègle, d’une décontraction et d’une légèreté en parfaite adéquation avec le retour du printemps à Tokyo.

Kamiya FW25

Fast and Furious version KAMIYA
Pour cette quatrième saison consécutive sur le calendrier officiel, Koji Kamiya confirme son rôle de showrunner incontournable, rendant ses défilés et collections inoubliables. Le défilé s’est tenu sur le City Circuit Tokyo Bay, un circuit habituellement dédié au karting. Les modèles ont défilé sur cette piste sinueuse, vêtus des nouvelles créations inspirées du livre Messengers Style de Philippe Bialobo, publié aux éditions Assouline en 2000. Ce livre documente l’univers des coursiers à vélo, leur style décrit comme “fast, furious, athletic, stylish”. Ces cyclistes new-yorkais filaient à toute allure sur des track bikes sans freins, une énergie que Kamiya associe à son propre univers créatif.

Protégé de Mihara Yasuhiro, Kamiya continue d’explorer un style grunge et la nostalgie des années 90 avec constance et talent. Sa force réside dans sa capacité à incarner ses vêtements, leur donnant une patine authentique, comme s’il s’agissait des vêtements usés d’un grand frère imaginaire. Pour le final, il a offert un “hero shot” digne d’une grosse production hollywoodienne : un nuage de fumée enveloppant la piste, sur laquelle les mannequins conduisaient des BMX, lowriders ou cruisers aux styles flamboyants. Le temps d’un instant, on avait l’impression de faire partie de sa bande.

Keisukeyoshida FW25

Les souvenirs de KEISUKEYOSHIDA
La collection automne-hiver de Keisuke Yoshida marquait le 10e anniversaire de la marque. Il nous a invités au Rosa Kaikan, dans le quartier d’Ikebukuro, un lieu chargé d’histoire, mais aussi un refuge de son enfance. Ce bâtiment emblématique de briques roses, ancien cinéma “Cinéma Rosa” fondé en 1946, a été transformé en complexe de divertissement en 1968. Le premier étage abrite une salle d’arcade rétro, un capharnaüm de jingles de jeux vidéo, de musique répétitive et d’exclamations de joueurs. C’est ici que Yoshida venait tromper sa solitude lorsqu’il était enfant, dans ce quartier qui l’a vu grandir.

Cette saison, le designer nous a invités dans sa psyché, explorant le sentiment de solitude qu’il porte depuis l’enfance et dessinant les contours d’une figure maternelle imaginaire. La collection oscille entre une rigueur glaciale et un sentiment de relâchement et de douceur apaisante. Sous l’indifférence totale des habitués de la salle d’arcade, absorbés par leurs jeux, les mannequins déambulaient lentement, faisant claquer leurs stilettos dans le brouhaha électronique. Le contraste entre cette réalité overstimulante et la vision sophistiquée de la femme KEISUKEYOSHIDA a créé une tension et un espace de friction saisissants.

Chika Kisada FW25

CHIKA KISADA nous a mis la fièvre
Rendez-vous à la GARDEN Shinkiba FACTORY, un entrepôt industriel situé dans la baie de Tokyo. L’ambiance étouffante avant même que le show ne commence annonçait déjà la couleur : une pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, légèrement éclairée par une lueur rouge inquiétante. Soudain, alors que nos yeux commençaient à s’habituer à l’obscurité, une intense lumière froide illumina le podium, tandis que la musique EBM, typique des clubs, percutait l’air, faisant sursauter quelques spectateurs. En une cadence effrénée, 27 looks se sont enchaînés, les mannequins échevelés martelant le sol avec agressivité, épaules en avant et regards intimidants.

Chika Kisada, ancienne danseuse de ballet, a magnifiquement su hybridé son univers classique avec celui des clubs des années 90, tout en dévoilant une collaboration inattendue avec Barbie. “You can be anything”, rappelait Kisada, s’inspirant du slogan iconique de la marque de jouets. À travers cette déclaration, elle nous invite à voir la féminité sous toutes ses facettes : de l’élégance sage et romantique à la séduction audacieuse, de l’attitude rebelle à la puissance presque démoniaque. La collection nous rappelle que la féminité est multiple, qu’elle peut être tout cela à la fois, et qu’aucune limite n’est imposée lorsqu’il s’agit de s’exprimer pleinement.

Tamme FW25

Premiers pas de TAMME
La Fashion Week a clôturé son calendrier officiel avec le premier défilé de TAMME, un jeune label fondé en 2021 par Tatsuya Tamada, ancien patronnier pour la ligne homme de SACAI. La collection a été présentée au 4e étage du TODA BUILDINGS, dans le quartier de Kyobashi, l’un des plus anciens quartiers commerçants de la ville. Le décor du défilé évoquait une rue nocturne éclairée par des réverbères, avec un public installé sur une structure métallique rappelant un échafaudage urbain.

Tamada nous a offert sa vision de notre époque : faite de libertés, de contraintes, d’incertitudes et de paradoxes, à la fois beaux, maladroits et profondément humains. Cette vision s’est traduite par une versatilité affirmée : des pièces ajustables, une palette discrète mais accessible, des cravates oscillant entre l’élégance des financiers de Wall Street, le bohème et le bondage, et un savoir-faire du tailoring mêlant formalisme et décontraction.

Si ces hybridations rappellent inévitablement SACAI, Tamada a su montrer sa singularité, et on a hâte de voir son identité propre s’affirmer au fil des saisons à venir.

2. VISIONS DU FUTUR

 

Cette saison, une catégorie s’est distinguée par une vision résolument tournée vers l’avenir, offrant un aperçu du futur. Ces créateurs ont exploré des univers où la mode, face aux enjeux écologiques et à la frénésie technologique, devient un miroir des évolutions sociales et individuelles.

Hidesign FW25

Les innovations d’HIDESIGN
“Nous souhaitons préparer l’humanité au futur qui l’attend.” C’est ainsi qu’Hideo Yoshii, designer en chef du collectif HIDESIGN, a introduit sa nouvelle collection, dévoilée dans les bureaux de Sumitomo Chemical Co., partenaire important cette saison pour le développement d’un textile thermorégulateur innovant. Si l’esthétique fonctionnelle de la marque s’inscrit parfaitement dans la trend gorpcore actuelle, son ambition va bien au-delà : anticiper un monde en mutation climatique.

À la croisée de la mode, de l’innovation scientifique et d’une réflexion survivaliste, HIDESIGN s’adresse aux travailleurs les plus exposés aux conditions extrêmes et imagine la résilience technique de demain. Cette saison, le collectif a conçu des vêtements capables de s’adapter à des températures allant de -20 °C à 40 °C et dévoilé quatre avancées majeures : la gamme de sous-vêtements TEMP-TUNE FABRIC développée avec Sumitomo Chemical Co., la veste AIR FLOW WEAR VER.2 équipée d’un mini-ventilateur sur batterie, la structure ergonomique 3D PRESSURELESS STRUCTURE et le système chauffant intégré du HEAT-WEAR. Si ces innovations ciblent avant tout les travailleurs, la marque s’adresse évidemment à un public plus large, avide de solutions à la fois techniques et esthétiques pour affronter un monde en pleine mutation.

Hatra FW25

Liminal wear & HATRA
Fondée en 2010 par Keisuke Nagami, HATRA est pionnière dans l’exploration des liens entre mode et technologie. Cette saison, la marque intègre la simulation 3D et l’IA générative pour repenser la relation entre le corps et le vêtement. Chaque pièce de la collection a été conçue via le logiciel CLO, tandis que les motifs ont été créés par intelligence artificielle. Intitulée WALKER, la collection explore la transformation perpétuelle des formes et des motifs selon les mouvements de celui qui la porte. Les robes longues, aux motifs chromés ondoyants, brillaient dans l’obscurité du défilé. Les pantalons fluides, à revers, se mouvaient comme animés d’une vie propre, tandis que des accessoires sculpturaux sphériques prenaient des airs d’objets cosmiques. Les longues chaînes argentées des lunettes généraient des éclats lumineux au rythme des mannequins, créant une chorégraphie presque extraterrestre. Futur ou science-fiction ?

Saturo Sasaki FW25

L’avenir à nu, la vision de SATORU SASAKI
“Aujourd’hui, les gens trouvent du réconfort dans les chiffres et les mots, cherchant à créer des choses qui seront validées par autrui plutôt que de suivre leur propre instinct. Avec cette collection, je voulais exprimer l’idée que l’émotion, ce ressenti primitif inné chez l’humain, sera essentielle pour l’avenir.” Avec ces mots, Satoru Sasaki propose une vision de l’avenir qui se distingue des projections futuristes habituelles. Il n’y a ni quête technologique, ni concept abstrait, pas de grands desseins ou de nouvelles utopies complexes, mais une clarté évidente. Dans ses collections, il prône un retour à l’essentiel, une mode qui n’a pas besoin de se réinventer à tout prix mais qui s’ancre dans ce qui nous est fondamental : nos émotions et nos sensations.

Loin des artifices, Sasaki nous offre une mode sensuelle, chargée d’humanité. Ses créations, inspirées par des maîtres de l’art comme Rothko, cherchent à toucher, à déranger, à provoquer une émotion immédiate. De la sobriété de certaines pièces à l’audace des bustiers ou des robes saturées, tout dans cette collection invite à se reconnecter à un monde sensible, à une époque où l’essentiel – ressentir – serait la plus grande révolution.

Hyke FW25

HYKE, retour IRL
Cela faisait depuis 2020 que HYKE n’avait pas défilé en présentiel. Pour marquer ce retour tant attendu, Hideaki Yoshihara et Yukiko Oode ont choisi l’Ariake Arena, une immense salle originellement conçue pour les JO de 2020. Avant le show, une certaine excitation était palpable : la marque, désormais référence aussi bien au Japon qu’à l’international, incarne l’esprit outdoor tout en restant résolument urbaine.

HYKE propose un vestiaire urbain pensé pour relever les défis climatiques, alliant fonctionnalité et sophistication sans compromis. Cette saison, la collection se distingue par sa grande sobriété, rythmée par de nombreuses collaborations : avec The North Face pour des pièces techniques, PORTER pour des accessoires, EYEVAN pour des lunettes, END CUSTOM JEWELLERS pour une ligne de bijoux, et BEAUTIFUL SHOES pour des chaussures. Ces partenariats renforcent la vision de HYKE, une mode résolument tournée vers l’avenir tout en restant ancrée dans le présent.

Kanemasa Phil FW25

KANEMASA PHIL, minimalisme & Maîtrise Technique
Lancée en 2021, KANEMASA PHIL. est la marque originale du fabricant de tricots circulaires Kanemasa Mohan, fondé en 1964. Spécialisée dans les machines à tricoter jauge fine et jacquard, la marque transmet son savoir-faire artisanal à travers un vestiaire minimaliste et efficace. Son directeur créatif, Kengo Baba, a présenté le tout premier défilé sous le concept Future Classic / Future Vintage.

La collection automne-hiver 2025 s’inspire du style britannique traditionnel, et bien qu’elle ne soit pas révolutionnaire en apparence, le défi technique derrière chaque pièce est impressionnant. La priorité de la marque est d’offrir des vêtements à la fois confortables et élégants, avec des tissus fluides et un design sans artifices, destinés à un large public. Kengo Baba souligne l’ambition de faire découvrir leurs créations à l’international et de continuer leur quête d’innovation textile : “Nous voulons que nos vêtements soient portés partout dans le monde, et ce défilé est une occasion de montrer Kanemasa Mohan à une audience plus large.”

3. MENTIONS SPÉCIALES

 

Quatre marques, plus ou moins régulières du calendrier, sans qui la Fashion Week ne serait pas tout à fait la même. Focus sur leurs dernières collections AW25 et l’impact de leur présence sur l’événement.

Fetico FW25

La maturité de FETICO
FETICO conserve sa place de favorite du calendrier, récoltant chaque saison l’unanimité. Sa vision sophistiquée de la sensualité féminine résonne particulièrement bien avec un marché japonais encore peu exploré sur ce terrain. Cette saison, Emi Funayama nous a invités dans la salle de danse Dance Hall Shinseiki, un cadre rétro pour une collection inspirée de la célèbre pin-up américaine Bettie Page et du livre Queen of Curves. Fétichisme, cuir, motifs léopards, corsets, lingerie et silhouettes années 50 ont rythmé le défilé, loin d’être nostalgique, mais parfaitement ancré dans l’actualité. FETICO a franchi un cap en maturité, tout en restant fidèle à son identité.

Telma FW25

TELMA wanna be a star
Pour sa deuxième saison à la Fashion Week de Tokyo, Terumasa Nakajima continue de poser les bases de sa marque TELMA. Après une première présentation axée sur les collaborations avec des artisans japonais locaux, cette nouvelle collection puise son inspiration dans une promenade solitaire à d’Omotesando, à la lumière des nombreuses vitrines de magasins de vêtements. Le défilé laisse une impression d’éclat et de brillance : gants strassés, motifs métalliques argentés en forme d’étoiles et textiles brillants, évoquant la lumière urbaine nocturne. TELMA poursuit ses partenariats avec des artisans locaux, utilisant des tissus de Bishu, mettant encore une fois en valeur le savoir-faire japonais.

HARUNOBUMURATA FW25

Luxe sous contrôle avec HARUNOBUMURATA
Pour sa dernière collection, Harunobu Murata, inspiré par Dorothy Levitt, pionnière du sport automobile féminin, nous a invités dans le sous-sol de la Kudan House, une villa de style espagnol datant de 1927. Depuis 2018, Murata façonne une vision du luxe à la japonaise, rivalisant de plus en plus avec la rigueur et l’excellence italienne en matière de technique, de matières et de savoir-faire. Dans un cadre industriel rénové, les mannequins dévoilaient leurs silhouettes à 360°, un rythme plus lent qui mettait en valeur la finesse des drapés, volants et manches bouffantes, soulignant l’expertise de la maison.

Viviano FW25

Invitation au bal avec VIVIANO
Les défilés VIVIANO dégagent toujours une magie particulière, alliant flamboyance et fantaisie dans une véritable célébration de l’exubérance. Le designer parvient à fédérer une communauté fidèle et rayonnante autour de sa marque. Sous une immense boule à facettes, Viviano Sue a présenté sa collection Colpo di Fulmine (“coup de foudre” en italien), inspirée de son instinct créatif et de matières qui l’ont immédiatement captivé. Des looks argentés, des jupes boules, des roses dans les cheveux, et une quantité impressionnante de tulle ont rythmé le défilé. Mais c’est avec trois robes monumentales, chacune réalisée à partir de 50 mètres de tissu, que le spectacle a véritablement atteint son apogée. Le message de Viviano est simple, joyeux et limpide : “Peu importe ce que les autres pensent ou disent. Suivez votre instinct, portez ce que vous aimez, et vous serez heureux.” Impossible de rester insensible.